Relire pour relier

Lors de la Journée des équipes du 13 octobre 2019, le père Christian Motsch sj a présenté un topo pour introduire les participants à une relecture de vie.

« Heureux ceux dont tu es la force, des chemins s’ouvrent dans leur cœur »


Introduction  : « il était une fois » les contes pour enfants, on s’en souvient !
Cela permet de relier les épisodes de la vie de nos personnages favoris et ainsi, de construire du sens par le récit. Nous sommes des êtres « narratifs », de parole, des parlêtres comme le dit le psychanalyste Denis Vasse. Que nous reste-t-il de cette expérience de relire pour relier ? [1]

Relire – relier - religio !
Par les choix, les échecs, les joies, notre vie est tissée d’événements dont la trame n’est pas toujours évidente. Comment faire une lecture spirituelle de l’histoire de notre vie ? Pour entrer dans une relation plus vraie avec Dieu, apprenons à reconnaître son action dans nos vies.

Ce que la relecture n’est pas  : il ne s’agit pas simplement d’ouvrir son agenda, pour énumérer la liste de tous les événements. La relecture, c’est relire et relier les événements de notre vie ; pas seulement de se rappeler : qu’est-ce que j’ai vécu ? mais de comprendre « quels effets cela a eu sur moi ? » : qu’est-ce-que je retiens ? et surtout : qu’est-ce qui me touche ? comment, de quelle manière ?
Comment me sont arrivées la paix, la joie, qui ont provoqué en moi une légèreté ?
Comment m’est venue cette tristessequi laisse en moi une lourdeur ?

Il s’agit de reconnaître ce qui fait de nous des vivants, mais aussi ce qui nous enferme et pactise avec la mort.

Dt 30, 19-20 : Vois, je te propose aujourd’hui vie et bonheur, mort et malheur

Vois ! Ce mot est important . Arrête-toi un instant ! Fais mémoire !
Vois ce qui te relie à la Source, ce qui vient d’elle……

Relire sa vie sous le regard de Dieu, ce n’est pas tenter un bilan de ce que l’on est ou de ce que l’on fait. Un tel bilan, fût-il objectif - ce qui serait bien étonnant -, risquerait fort de déboucher sur notre justification (la prière du pharisien) ou sur l’expression de notre culpabilité, ce qui, dans les deux cas, serait sans profit spirituel. L’exemple des saints nous invite à autre chose. il s’agit de retrouver le rôle spirituel de la mémoire comme source de l’action de grâces et de l’adoration, de vivre le récit comme révélation de l’amour gratuit de Dieu.

Le Seigneur nous invite à nous placer sous son regard bienveillant. C’est cela l’alliance !
C’est ce que le peuple de l’alliance ne cesse de faire, découvrant Dieu dans sa tendresse pour Israël qu’il a choisi. C’est ce à quoi Jésus éduque les disciples, témoignant devant eux du Père présent à son action : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Luc 10,21). L’Église naissante, elle aussi, va relire sa vie, les persécutions qu’elle subit, les divisions qui la déchirent. il s’agit donc bien d’une rencontre de Dieu qui part de la vie, relue dans sa manière de voir. Cette relecture suppose toujours un regard de foi qui essaye de discerner l’action de Dieu dans les aléas de l’histoire. Encore faut-il se garder d’un providentialisme naïf et faux qui ferait de Dieu la cause immédiate de tout. Dieu n’est pas dans l’événement lui-même, il est aux côtés de l’homme qui l’affronte. il est du côté de la liberté contre le destin, il est le Dieu en quête de l’homme, de son amour et de sa foi, qui le rejoint dans sa détresse comme dans sa joie.

La Parole de Dieu qui nous libère de nos fausses croyances, de notre imaginaire, de nos illusions.

Ex 20, 2 : « C’est moi le Seigneur qui t’ai libéré de l’esclavage. »
Cette parole s’adresse à nous aujourd’hui !

Relire notre quotidien sans nous placer en présence du Seigneur , c’est prendre le risque de rester toujours sur les mêmes images, les mêmes événements, qui reviennent parce qu’ils font écran. Nous avons besoin de déposer nos pesanteurs, nos opacités !
Déposer nos pesanteurs et nos opacités en Celui qui les transforme !
Jean 13, 8 : « si je ne te lave pas, tu n’as pas de part avec moi ! »

Exposer à sa lumière nos jugements hâtifs sur nous-mêmes et sur les autres !
Si nous laissons notre esprit errer du passé à l’avenir, nous risquons bien de vivre dans le souvenir ou dans le rêve et chaque fois dans l’illusion. Illusion d’un passé reconstruit selon nos désirs. illusion d’un avenir rêvé selon nos fantasmes. Relire sa vie sous le regard de Dieu, c’est situer le présent à sa vraie place comme l’aujourd’hui de Dieu qui nous délivre de l’illusion et nous appelle à accueillir et à réaliser la promesse dans la force du mémorial. Relire sa vie sous le regard de Dieu, c’est encore fonder son action sur la reconnaissance. Dans la « contemplation pour parvenir à l’amour », à la fin des Exercices spirituels, saint Ignace exprime ainsi la grâce qu’il désire obtenir :
« demander une connaissance intérieure de tout le bien reçu, pour que moi, pleinement reconnaissant, je puisse en tout aimer et servir sa divine majesté ». C’est une formule qu’il reprendra souvent pour terminer ses lettres, souhaitant à ses correspondants de pouvoir désormais « avec une pleine reconnaissance aimer et servir sa divine majesté ». Les contemporains d’Ignace ont admiré sa sérénité au milieu des oppositions et des difficultés. Ce qui empoisonne l’action de l’intérieur et la rend pénible : envie, dépit, peur... lui est étranger. Il agit par reconnaissance.

Faire cet exercice que dans la foi. C’est la foi qui me donne de croire a priori que Dieu est présent à ma vie, non seulement par les bienfaits et bénédictions « immédiats », mais aussi par la manière dont même les épreuves, les échecs, les fautes peuvent devenir bénédictions (voir le peuple d’Israël pendant l’Exode : la faim et la soif – les doutes - le don de la manne - et l’appel à la vérité et à la conversion « L’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » ). Relire, ce n’est pas faire une lecture naïve qui ne verrait que le bon côté des choses. Il y a des étapes de conversion ou de purification qui ont pu faire mal, et qui demandent un vrai combat pour être accueillies comme des bénédictions.

Relire, c’est partager avec le Seigneur ce qui a fait la trame de notre existence, comme on se confie à un ami. C’est l’inviter à faire mémoire avec nous….
Si nous restons amers : lui remettre cette amertume, la poser en son cœur attentif et compatissant…

Les enjeux

  • En faisant mémoire je deviens plus familier de sa vie dans ma vie : incarnation
  • En revenant à une peur, une déception, je deviens attentif à l’action transformante de son amour -une petite porte a été ouverte, un pas a été franchi- les points de difficulté peuvent devenir des points de progrès : conversion
  • Apprendre à vivre de sa charité -transforme mes relations aux autres- mon regard dans la nuit s’ajuste pour guetter une étoile : humanisation

Une mystique du quotidien, la poète Marie Noël, écrit dans ses Notes intimes : « Il y a bien longtemps que je ne fais plus chaque soir le compte de mes fautes, mais celui de mes dettes et je crois que Dieu aime mieux cela. » Faire chaque soir le compte de ses dettes de reconnaissance, c’est faire de son agir un culte spirituel, une vivante Eucharistie.

« Heureux ceux dont tu es la force, des chemins s’ouvrent dans leur cœur »

QUESTIONS POUR DISCERNER ET « RELIRE » SA VIE

  • Ai-je conscience de la trame secrète qui unifie ma vie ?
  • Suis-je attentif aux événements qui, dans mon histoire, m’ont parfois dévoilé le désir de Dieu à mon égard, ce qu’ll attend de moi ?
  • Pour décider d’une orientation importante de ma vie, suis-je prêt à prendre le temps de voir si elle se trouve en cohérence avec ce que j’ai déjà vécu d’important ?
  • La Bible, qui fourmille d’histoires de croyants, m’aide-t-elle à relire mon existence, à inscrire ma vie dans l’histoire de l’alliance entre Dieu et les hommes ?

[1Sources : Marie Noël, Notes intimes ; Claire Marre, « Les bienfaits de la relecture », paru dans la revue Vie Chrétienne en juin 2000. (n. 453) ;
Michel Rondet, Relire sa vie sous le regard de Dieu, dans Garrigues revue régionale de culture chrétienne, éditée à Aix-en-Provence.

Christian MOTSCH sj
30 octobre 2019