Revenir sur ses pas pour rendre gloire à Dieu avec le 10e lépreux (Luc 17,11-19) - Un aperçu de la relecture ignatienne
Homélie du 28e dimanche C à la Chapelle du Christ Roi

1. Un cinéaste aurait beaucoup de plaisir à filmer l’évangile d’aujourd’hui : il est plein de mouvements du début à la fin ! Il commence avec Jésus qui marche vers Jérusalem à travers la Galilée et la Samarie, deux régions réputées l’une comme le carrefour des nations et l’autre comme la patrie d’hérétiques, de déviants de la foi juive. L’amour de Dieu en marche dans nos histoires mêlées, par-delà les frontières fixées par les hommes. Jésus entre alors dans un village – quel accueil lui sera fait ? D’autres textes nous racontent des déboires qu’il a eus comme Juif en territoire non-juif...

Celui qui marche, s’expose à toutes sortes de rencontres. Voici que dix lépreux, proscrits de l’habitation des hommes par peur de la contagion, se font entendre par leurs cris. Le mouvement s’arrête ; zoom de la caméra : à distance, les exclus de la société font entendre leur voix pour fixer l’attention et implorer la sympathie de Jésus. Celui-ci les voit, les regarde et les engage à se remettre en mouvement pour aller voir les prêtres, seuls habilités à l’époque pour reconnaître leur guérison. Un soupçon d’espoir se lève, et voici qu’en cours de route déjà, à distance, dans leur marche d’obéissance à l’ordre reçu de Jésus, ils sont purifiés !

Le mouvement s’inverse maintenant : l’un des dix revient sur ses pas, chantant la louange de Dieu à pleine voix. Il se jette aux pieds de Jésus et reconnaît en lui son Sauveur. Silence. Et l’étonnement de Jésus de ne voir revenir que ce seul ancien lépreux, encore bien un Samaritain, ennemi des juifs orthodoxes de l’époque ! Puis Jésus relance le mouvement de la vie : « Relève-toi, va : ta foi t’a sauvé. »

2. Dans nos vie de tous les jours aussi, que de déplacements et de mouvements ! Nous ne saurions bien souvent nous souvenir de tous à la fin d’une journée ou d’une semaine. Et Dieu est présent avec nous dans l’agitation du quotidien, à nos côtés ou visible de loin, en nous quand, après coup, notre cœur est encore tout brûlant, ou nous relançant pour aller de l’avant. Combien de ces rencontres passent inaperçues cependant, combien de guérisons peut-être aussi.

A l’exemple du 10e lépreux qui est retourné auprès de Jésus pour lui dire merci et reconnaître en lui l’auteur de son bonheur, saint Ignace nous invite aussi à faire mémoire régulièrement de notre journée pour ne pas passer à côté des bienfaits que nous avons reçus en cours de route. Cela s’appelle en langage ignatien la relecture de vie. Même si un jésuite n’avait pas le temps de réserver du temps à la prière, nous dit Ignace, qu’il réserve au moins du temps pour la relecture quotidienne.

De quoi s’agit-il ? D’un moment d’attention aimante pour scruter notre journée et voir si Dieu n’y a pas été présent d’une manière ou d’une autre. Ce n’est pas à un examen de conscience avec son côté moralisateur qu’Ignace nous engage, mais bien à un exercice de prise de conscience libre pour reconnaître les traces de Dieu dans nos vies. « Les événements qui ont été vécus, écrit le P. Joseph Thomas, ne sont rien par eux-mêmes. Seule compte la manière dont nous les faisons nôtres en leur donnant un sens. L’homme qui ne revient pas sur ce qu’il a vécu en reste à la surface de lui-même. Il n’y a pas d’expérience dans la pure facticité de l’événement. »

3. Voici comment nous pouvons faire cet exercice : nous recueillir d’abord pour nous tenir en présence de Dieu. Laisser défiler ensuite les événements, situations et rencontres de la journée en étant attentifs aux sentiments qui y ont été liés, la joie et la paix étant des indicateurs sûrs de la présence du Christ. Identifiant un ou plusieurs signes de cette présence, nous pouvons alors rendre grâce à Dieu comme le Samaritain guéri de la parabole. Tel un chercheur d’or le long d’une rivière, nous secouons le tamis de notre vécu quotidien pour que l’eau, le sable et les cailloux en tombent et laissent apparaître une once ou deux d’or pur.

Ou encore, de tout ce que nous avons « encaissé » en cours de journée – comme si nous nous promenions avec une caisse dans laquelle tombent au fur et à mesure différentes choses – nous regardons le contenu de notre caisse pour le confier au Christ un à un. Pour rendre grâces, pour demander pardon, pour implorer l’aide de Dieu et remettre en sa main les personnes et situations que nous avons vécues. Si ce n’est pas possible tous les jours, faisons-le tout de même régulièrement. Sinon nous risquons d’être comme les neuf autres lépreux ; ils ont bien été purifiés, eux aussi, mais ils n’ont pas su reconnaître la source de leur libération et passent, dès lors, à côté du sens de leur rencontre avec Jésus, à côté d’une plénitude de salut.

Que l’Esprit-Saint nous aide à reconnaître tous les bienfaits reçus au cours d’une journée et à rebrousser chemin pour rendre grâces à l’auteur de tous ces bienfaits, Jésus-Christ, l’amour de Dieu fait homme à nos côtés.

Josy BIRSENS sj
16 octobre 2010
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