La tradition ignatienne aujourd’hui

Lors de la fête des « amis dans le Seigneur » (le 30 septembre 2006 à La Pareille), François Boëdec , le rédacteur en chef de la revue « Croire Aujourd’hui », a fait une présentation sur l’actualité de la spiritualité ignatienne. J’aimerais en reprendre ici quelques éléments.

Dans un monde en profonde et rapide mutation, la plupart des citoyens sont quelque peu déboussolés. C’est dans la recherche de repères que certaines notions comme discernement, relecture et accompagnement connaissent un regain d’intérêt. Dans ce contexte, la spiritualité ignatienne retrouve une certaine actualité au début du XXIème siècle. Contrairement à d’autres approches spirituelles, c’est plus l’itinéraire que la personne de son initiateur qui inspire : Ignace de Loyola est respecté, mais il n’est pas aimé comme un François d’Assise. Ce qui inspire, c’est son itinéraire spirituel. C’est lui qui peut nous servir de guide – encore aujourd’hui. Parmi l’ensemble des repères proposés par Ignace, six semblent aujourd’hui particulièrement pertinents.

1) L’importance du désir

C’est le premier mot du « Récit du pèlerin » et c’est un mot qui revient très fréquemment chez Ignace. Tout homme a des désirs. Et une fois un désir atteint, l’homme en formule un autre. L’être humain reste en mouvement. Pourtant ces désirs sont souvent confus et/ou superficiels. L’essentiel est de déceler les désirs plus fondamentaux : Le désir de Dieu ou le désir de vie – ce qui est la même chose. Il faut généralement désensabler la source pour dire les désirs profonds. Et pour cela il faut du temps.

Un accompagnateur doit toujours rejoindre la personne là où elle est. Ignace nous invite à avoir un profond respect des personnes, à accueillir l’autre tel qu’il est dans son histoire. Ne pas projeter sur l’autre notre projet de Dieu, mais lui permettre de découvrir sa relation à Dieu. Ce type de démarche peut s’expérimenter dans la prière, dans la demande de grâce. Cette demande de grâce doit partir de là où la personne se trouve pour révéler à la personne ce qu’elle doit demander.

Dans les relations aux autres, deux pièges sont à éviter : soit ne rien vouloir dire, soit agir à leur place, leur trouver les solutions, les chemins. Pour que l’annonce de la Bonne Nouvelle touche le désir profond d’une personne, il faut qu’elle s’inscrive dans la logique de croissance et de développement de cette personne.

2) L’art de la conversation spirituelle

Dans notre société très médiatisée on communique beaucoup mais on parle très peu. Ignace a formulé des propositions pour la bonne conversation avec d’autres. Ce qui est très important, c’est d’essayer de rejoindre l’autre au point de son vécu. C’est cette disposition de bienveillance (cet « a priori favorable ») qui peut changer une rencontre. Il faut d’abord écouter, puis parler. (« L’art de s’entretenir avec des gens » Ignace)

Il y a d’abord l’écoute : il convient d’abord d’entendre – de discerner – ce qui est en jeu ; souvent la personne elle-même n’en est pas consciente et il lui est une aide de le déceler (voilà l’écoute spirituelle) pour placer les questions à un niveau spirituel.

Ensuite il y a la parole qui est adressée - dans le respect de l’autre, sans préméditation. Je tente d’expliquer ce que j’ai décelé de ce qui se passe ou j’aide à découvrir ce qui se passe et je peux aller jusqu’à proposer une action en vue d’une conversion.

Dans cette Europe marquée par un profond désarroi, notre conversation doit sans doute souvent viser à faire passer de l’espérance. « Une des premières tâches du chrétien, c’est d’aider les hommes à espérer » (Valadier)

3) Trouver Dieu en toute chose

Face aux tendances sécularisatrices et laïcisantes, d’une part, et de désarroi, de l’autre, il est important de ne pas tomber dans un des deux pièges suivants : le cloisonnement ou la fuite.
Le cloisonnement consiste à séparer tout ce qui constitue notre vie : d’une part le travail, les négociations, les loisirs et de l’autre côté Dieu, avec toutefois très peu de communication entre les deux côtés comme si Dieu n’avait rien à voir dans notre vie.
Le deuxième risque est de fuir dans le spirituel face à un monde qui fait peur et qui n’est pas beau. Dans ce repli la seule chose qui compte c’est MA relation à Dieu – Dieu seul compte. Or il ne faut pas oublier que c’est dans l’existence humaine que Dieu parle. Ignace a prié à partir de ce qui faisait sa vie. Il nous invite à contempler notre vie, notre monde. Il en découle qu’il ne faut pas faire de distinction entre notre vie ordinaire et la vie spirituelle.

4) Voir, sentir, goûter

Nous vivons à une époque où tous nos sens sont très sollicités. Par ailleurs, nous recevons une masse d’informations et de signaux. Ce qui compte surtout dans le monde d’aujourd’hui, c’est ce que nous représentons et moins ce que nous sommes intérieurement.

Nous avons donc tous besoin d’être libéré de tout ce qui est (simplement) image, pour arriver à ce qui est vraiment. A ce sujet, Ignace a parlé de sentir « une connaissance intérieure » et il a appelé cela une expérience de Dieu. Pour expérimenter cette démarche, Ignace nous invite dans la contemplation de passages de l’Ecriture à imaginer la scène et à trouver notre place. Ce n’est donc pas un effort intellectuel qui nous est demandé, mais une démarche de connaissance intérieure (ein « sich hineinfühlen »)

5) Un certain regard sur le monde

Face à la violence, la corruption, les inégalités, les périls écologiques il y a de quoi être inquiet et désabusé. Et pourtant nous ne pouvons pas chercher Dieu sans vouloir aimer le monde tel qu’il l’a créé avec toute sa diversité et la liberté accordée aux êtres humains. Parce que le Verbe s’est fait chair, notre regard sur le monde doit changer. Nous sommes appelés à nous réjouir de la création et à ne pas nous laisser éroder par un pessimisme ambiant. Ainsi nous sommes invités à un regard d’espérance à la lumière du regard du Christ sur chacun de nous. Il ne s’agit pas d’un regard naïf et doucereux. Il s’agit de trouver un juste rapport avec ce qui nous entoure – qui peut nous amener à des ruptures, voire à l’isolement.

Cette manière d’être et de faire inclut également une perspective (large) universelle dans notre regard sur les événements. Dans ce sens, le P. Arrupé sj a suggéré une vision nette des problèmes locaux et l’intégration de cette vision dans un contexte planétaire.

6) L’aide à la décision

Aujourd’hui beaucoup de gens ont peur de l’avenir et ils n’osent plus s’engager. Il y a une crise de l’engagement – surtout quand ce dernier est définitif (mariage, style de vie, profession). A d’autres époques, les réponses à ces questions furent données par la nature ou des autorités ; aujourd’hui elles relèvent de la responsabilité de chacun. Dans de telles situations il y a un réel besoin d’aide à la décision. (Ceci fait d’ailleurs que la question du discernement contribue assurément le plus à la réputation ignatienne.)

Dans cette démarche, la spiritualité ignatienne permet d’aller vers ce à quoi l’homme est appelé à tendre. Choisir en toute connaissance de cause et en toute liberté ce que Dieu a choisi pour moi. Il s’agit en réalité de réaliser la rencontre de deux désirs : le désir de l’homme et le désir de Dieu (ce qui nous ramène au premier point). Nous sommes appelés à l’engagement et au service. Dans cet élan, c’est en premier lieu la liberté de chacun d’entre nous qui est sollicitée. Ainsi chacun est invité à regarder l’œuvre de Dieu et à la rejoindre avec ses talents et selon ses désirs.

Pour y parvenir il faut un chemin de discernement qui commence par mettre des mots sur les mouvements internes de notre vie : Consolation (joie, amitié, réussite, sentiment d’être comblé par Dieu) et désolation (peur, désespoir, douleur, haine, solitude) – en découvrant ainsi comment Dieu parle dans notre vie. Ceci peut être réalisé dans la prière, l’accompagnement, l’échange dans une communauté.

Discerner, c’est ainsi « appeler à la lumière ce qui n’est pas encore visible » (Rémi de Maindreville) ou encore, choisir de vivre à la manière de l’évangile.

En guise de conclusion

Beaucoup d’autres points d’actualité de la spiritualité ignatienne auraient pu être ajoutés :

  • la dimension eucharistique (faire mémoire, rendre grâce)
  • le sens de l’Eglise (faire route avec d’autres)
  • l’intérêt pour les frontières (pour ce qui se passe aux marges)
  • la polarité entre obéissance et liberté
  • ou encore celle entre prière et action.
    Tous ces éléments ont en commun qu’ils contribuent à l’unification de tout être vers celui qui nous a créé et qui nous aime. Les différents éléments qui nous aident dans cette démarche n’ont pas été inventés par Ignace - d’autres les avaient déjà relevés avant lui - mais il a le mérite de les avoir agencés dans une démarche cohérente pour contribuer à notre unification. Au-delà du fait que la spiritualité ignatienne permet d’unifier tout l’être, elle est une spiritualité qui libère et qui contribue à la rencontre de Dieu au plus profond de nous-même.

Last but not least, la spiritualité ignatienne n’est pas figée, mais elle est vivante. Ceci veut dire qu’elle est en mouvement – comme le monde est en mouvement. L’objectif ne doit cependant pas être de s’adapter au monde, mais la spiritualité ignatienne doit ouvrir des chemins d’avenir dans ce monde qui change.

Notes de Guy Schuller

6 janvier 2007