Envoyé(e) en mission par le groupe/la communauté CVX

Si le discernement et l’évaluation nous sont encore assez familiers, il n’en va pas de même des deux dimensions de l’envoi et du soutien. L’idée même qu’un groupe CVX envoie un de ses membres en mission semble presque saugrenue ! Le discernement ne concerne-t-il pas en premier lieu la personne en question ? En quoi une décision qui aura des conséquences pour la vie personnelle et familiale de quelqu’un regarde-t-elle les autres ? Et pourquoi parler d’« envoi en mission » à propos d’une simple question de réorientation professionnelle par exemple ?

Jésus n’était pas obligé, de son côté, d’envoyer ses disciples en mission après sa résurrection. On peut penser que, forts de l’expérience de la familiarité avec lui et des nombreux signes qui ont accompagné ses paroles, ils se seraient mis à parler d’eux-mêmes du Christ et de son message. Or, tous les évangiles rapportent des scènes d’envoi en mission. La plus typée est celle dans saint Matthieu où Jésus rassemble les onze disciples sur une montagne pour leur confier la continuation de son œuvre (Mt 28, 16-20). Toutes ces scènes sont vécues en communauté, ou en lien direct avec elle : c’est en Eglise que le ressuscité se donne à voir, à écouter et à toucher. C’est en communauté que les disciples secoués par les événements de la Passion retrouvent et approfondissent leur foi. Aussi les engagements divers qui sont autant de fruits de cette foi revivifiée auront toujours comme cadre la communauté dont les porteurs font partie et à l’intérieur de laquelle ils vivent et célèbrent leur foi.

Il en a été ainsi tout au long de l’histoire. Quand saint Ignace envoie en Inde saint François-Xavier, il le fait au nom du Pape, représentant de l’Eglise universelle, et au nom de la dizaine de compagnons jésuites qui viennent de se constituer en ordre religieux, justement pour ne pas perdre ce lien vital qui les unit depuis quelques années. A notre tour, chaque engagement que nous prenons pour faire de ce monde – à notre échelle et avec nos moyens – un monde plus juste et fraternel, s’inscrit dans la lignée de la proclamation de l’évangile en paroles et en actes. Nous en sommes co-responsables, même si nous vivons cet engagement de manières très diverses. Aussi l’envoi de quelqu’un, exprimé très simplement et concrètement, comme lorsque nous avons signé en équipe les fiches d’envoi individuelles après avoir discerné ensemble quel désir chacun(e) voulait mettre en pratique lors du Carême 2009, a-t-il tout son sens. Car nous exprimons ainsi que la mise en pratique de ce qu’il/elle a reconnu comme la volonté de Dieu pour sa situation du moment ne nous laisse pas indifférents et nous engage aussi comme membres d’une même communauté de foi. Une telle dynamique se retrouve aussi dans les Actes des Apôtres, quand la communauté d’Antioche veut s’ouvrir à l’évangélisation des « païens » (c. à d. les non-Juifs) :

« Or il y avait dans cette Église d’Antioche des prophètes et des hommes chargés d’enseigner : Barnabé, Syméon surnommé Niger, Lucius de Cyrène, Manahène, ami d’enfance du prince Hérode, et Saul. Un jour qu’ils célébraient le culte du Seigneur et qu’ils observaient un jeûne, l’Esprit Saint leur dit : « Détachez pour moi Barnabé et Saul en vue de l’oeuvre à laquelle je les ai appelés. » Alors, après avoir jeûné et prié, et leur avoir imposé les mains, ils les laissèrent partir.
Quant à eux, ainsi envoyés en mission par le Saint-Esprit, ils descendirent jusqu’à Séleucie, et de là prirent un bateau pour l’île de Chypre ; arrivés à Salamine, ils annonçaient la parole de Dieu dans les synagogues. » (Actes des Apôtres 13,1-5)

Notre vie de foi est trop souvent marquée par une attitude individualiste : spontanément, nous nous situons face à Dieu dans une relation exclusive, nous prenons d’habitude nos décisions tout seuls et nous nous en sentons responsables personnellement. Cela est juste et bon, mais il manque la dimension de la communauté. C’est l’Eglise tout entière, en effet, et chacune de ses cellules vivantes que sont les communautés chrétiennes, qui a reçu la mission de continuer l’œuvre du Christ : annoncer en paroles et en actes la Bonne Nouvelle.

Dans l’Eglise primitive, cette conscience communautaire était encore bien vivante, comme le montre l’extrait des Actes des Apôtres ci-dessus. Ce ne sont pas Paul et Barnabé qui prennent, chacun pour soi, la décision de porter l’évangile plus loin, mais la communauté comme ensemble s’en sent responsable. Aussi se met-elle en prière pour discerner lequel de ses membres est le plus apte et disponible pour entreprendre cette nouvelle mission. Dieu sait si Paul et Barnabé étaient des hommes capables – la suite des Actes racontera leurs exploits apostoliques -, et ils devaient en être conscients. Ils se font malgré tout envoyer par leur communauté et y reviennent pour rendre compte de l’œuvre accomplie, c’est à dire en faire l’évaluation (Actes 14, 26-28). Même si ce travail est le leur – Paul y insiste assez souvent dans ses lettres –, ils sont conscients de faire partie d’une communauté de foi qui les a envoyés en mission, qui les a portés dans la prière et qui a donc droit de savoir ce qui leur est advenu et comment le règne de Dieu progresse. La cérémonie de l’envoi proprement dit, aussi sobre soit-elle, exprime de manière symbolique forte la communion dans la même foi.

Qu’est-ce à dire pour nous aujourd’hui ? Nous sommes trop peu conscients de l’importance qu’a la communauté pour notre foi. Ce sont les autres qui, bien souvent, nous portent par leur prière ou leur présence, nous interpellent pour nous faire grandir ou reçoivent de nous en partage des dons spirituels. C’est particulièrement vrai dans un groupe Vie Chrétienne où nous nous confions les uns aux autres avec nos expériences positives et négatives, nos questions et nos orientations de vie. Or, recevoir en partage une question qui se pose à un membre de l’équipe, peser avec lui/elle le pour et le contre d’un choix et voir émerger une réponse bien pesée devant Dieu, nous fait devenir des témoins privilégiés et une aide précieuse pour la mise en pratique de la décision prise. A l’inverse, la personne qui a fait le discernement en se confiant aux membres de l’équipe s’engage aussi moralement face à eux. Puisque le discernement a été porté en équipe et peut être vu comme partie d’un projet partagé, sa mise en pratique devient aussi, dans une certaine mesure, le souci et l’engagement de toute l’équipe. La dimension de l’envoi rejoint ici de très près celle du soutien dans la dynamique du DESE !

De même que pour une personne particulière, le discernement prend fin quand elle met en pratique sa décision, ainsi une aide au discernement en communauté ou groupe CVX gagne beaucoup à se terminer par un geste concret ou un rituel d’envoi en mission. Cela nous remet devant le sérieux de nos choix et de nos partages. Cela renforce le lien communautaire, en particulier la responsabilité que nous avons les uns des autres. L’exemple des prisonniers du camp de Dachau, raconté par le P. Sommet, m’a vivement interpellé en ce sens. Ne gagnerions-nous pas à l’imiter, quand une occasion de discernement se présente ?

Josy BIRSENS sj
14 septembre 2009
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