ENTRETIEN avec Natalie Lacroix et Etienne Vandeputte sj

La préparation de la conférence donnée le 30 septembre 2010 sur « La pertinence d’Ignace de Loyola pour notre temps » et donnée par Natalie Lacroix (infirmière, membre de la CVX de Belgique) et Etienne Vandeputte sj (assistant national de la CVX de Belgique) nous a permis de poser quelques questions aux intervenants.

Une version brève de cet entretien est publiée au Luxemburger Wort du samedi 25 septembre 2010.

1) Ignace de Loyola a vécu à une période de profonds changements sociétaux. Pourriez-vous succinctement rappeler les principales mutations et esquisser la manière d’Ignace d’y faire face ?

Etienne Vandeputte sj : Le XVIe siècle espagnol est, en effet, à la fois une période de grande effervescence et de profonds changements. Sur le plan de la spiritualité, l’époque d’Ignace de Loyola (1491-1556) est également celle de sainte Thérèse d’Avila (1515-1582) et de saint Jean de la Croix (1542-1591). Dans le domaine des arts et des sciences, nous pouvons évoquer, par exemple, la construction de Saint-Pierre de Rome (1506) ou la réalisation du Jugement dernier par Michel Ange (1541), ainsi que la publication du “Prince” de Machiavel ou du “De corporis humani fabrica” de Vesale. Á ceci s’ajoute la “découverte” de l’Amérique par Christophe Colomb l’année de la naissance d’Ignace.

En contraste avec cette immense créativité, de nombreuses ruptures doivent être signalées. En 1492, la prise de Grenade par Ferdinand d’Aragon met un terme à 7 siècles de présence musulmane sur la terre espagnole. Au même moment, les Juifs sont expulsés d’Espagne alors que, jusqu’à cette date, le christianisme, l’islam et le judaïsme cohabitaient de manière relativement harmonieuse. L’Église elle-même traverse une crise profonde et connaît différentes divisions : en 1520, Luther rompt avec Rome ; en 1533, Calvin adhère à la Réforme ; et, la même année, Henri VIII se sépare également de Rome.

Notons enfin que ces grands mouvements de l’histoire ne touchent guère le peuple modeste. Ainsi, par exemple, si l’imprimerie favorise la réflexion universitaire, les petites gens demeurent dans une ignorance complète, notamment dans le domaine religieux. De plus, si les grandes découvertes et l’usage de l’argent permettent la création de compagnies commerciales puissantes, les pauvres en restent au troc de quelques produits de première nécessité.

Ignace s’insère parfaitement dans ce contexte. Les sciences et la culture n’entrent pas en concurrence avec la vie spirituelle puisqu’il est possible et nécessaire de “chercher et trouver Dieu en toute chose”. La liberté et la créativité sont bonnes si le discernement est éduqué. L’Église, même pécheresse, vaut de s’y consacrer entièrement et les premiers jésuites s’en remettent au Pape pour une mission plus universelle. En même temps, Ignace a le souci que chaque compagnon enseigne le catéchisme aux enfants et aux pauvres, et que les théologiens du Concile de Trente servent dans les hôpitaux.

2) Quelles similitudes trouvez-vous entre cette époque et le début du XXIe siècle ? Comment l’approche d’Ignace peut-elle nous être une aide aujourd’hui ?

E.V. : Notre époque connaît également des bouleversements importants, analogues au siècle d’Ignace. Par exemple, le développement des moyens de communication accentue la dimension mondiale des défis actuels. Par ailleurs, les tensions au sein de l’Église et la crise de légitimité que cette institution connaît posent à chacune et à chacun la question de la loyauté et de l’appartenance.

Enfin, il n’est pas nécessaire d’expliciter toutes les formes de marginalisation qu’engendre la société contemporaine (écart croissant entre le Nord et le Sud, toutes les formes de migrations, les nouvelles pauvretés, les familles éclatées, etc.). Au nombre de celles-ci, la rupture de la transmission de l’Évangile aux jeunes générations n’est certainement pas la moindre.

Face à autant d’appels, l’éducation de la liberté et l’affinement du discernement personnel et communautaire sont certainement urgents et utiles.

3) Quelles caractéristiques de la spiritualité ignatienne peuvent être particulièrement pertinentes aujourd’hui dans notre société ?

Natalie Lacroix : Dans notre société actuelle, beaucoup d’hommes et de femmes cherchent un sens à leur vie. Ils ont pourtant, apparemment, “tout” pour être heureux : une famille, un travail,… Mais, au plus profond d’eux-mêmes, il y a une faim inassouvie, une quête d’autre chose. Ignace nous aide à trouver le chemin d’une vie plus simple et pleine de sens parce qu’orientée vers l’Amour. La spiritualité ignatienne nous donne une colonne vertébrale solide : elle nous amarre au Christ - Ignace est un passionné du Christ - et du coup, nous donne une grande liberté de mouvement et d’action, ce qui est particulièrement important dans notre société où, au cours d’une carrière, nous sommes souvent appelés à changer plusieurs fois de profession, ce qui implique parfois des déménagements et où il y a souvent aussi beaucoup de bouleversements sur le plan affectif. Cet attachement au Christ va peu à peu m’apprendre à me rendre libre pour mieux aimer et me laisser aimer. La liberté, ce n’est pas faire ce que je veux, quand je veux. La véritable liberté, c´est choisir ce qui me conduit à un amour plus grand, plus fort, plus authentique de moi-même, des autres et de Dieu. En effet, ces trois-là se tiennent : l’amour de soi, des autres et de Dieu.

De plus, à l’époque d’Ignace, pour chercher et trouver Dieu, on devait fuir le monde et se retirer dans le silence et la solitude. Or, Ignace à travers ce que le Seigneur lui enseigne, découvre que le monde est bon puisque créé par Dieu, que les hommes sont ses créatures bien-aimées et que c’est là, au coeur de notre réel, que le Seigneur veut se communiquer à nous, nous partager tout ce qu’Il est, tout ce qu’Il a. Et Dieu est Amour. Ce qu’Il veut nous partager, c’est son Amour même. C’est révolutionnaire à son époque. Mais Ignace n’est pas naïf. Si tout peut nous conduire à Dieu, il sait bien que tout ne nous conduit pas nécessairement à Dieu. Ignace va découvrir peu à peu une méthode pour repérer les relations, les activités, les lieux, les engagements divers qui me donnent la paix du coeur et la joie des profondeurs, et ce qui, au contraire, me rend triste, en colère, découragé, tendu, stressé,... Dieu est toujours du côté de la joie et de la paix. Mais là aussi se trouve le “fil rouge” de ma vie, ce pour quoi j’ai été créé. Chacun et chacune d’entre nous est appelé à apporter sa petite pierre à la construction de l’humanité. Cette pierre est unique. Si je ne l’apporte pas, personne ne l’apportera à ma place. Cette méthode est une grande aide pour prendre des décisions au quotidien.
S’il fallait choisir un mot pour définir la spiritualité ignatienne, ce serait le mot LIBERTÉ. Elle met au large tout en étant très exigeante parce que l’Amour est exigeant. Quand on aime, on ne fait pas n’importe quoi.

4) Comment cette spiritualité peut-elle être vécue par des laïcs dans la société d’aujourd’hui ?

N.L. : Un des lieux privilégiés de la mise en oeuvre de la spiritualité ignatienne pour des laïcs est la Communauté de Vie Chrétienne (CVX). Présente dans plus de 60 pays du monde, comprenant plus de 20.000 personnes de toutes langues, cultures et conditions sociales. Leur point commun : un grand désir de s’entraider à chercher avec passion les traces de Dieu dans leur vie de tous les jours et à prendre des décisions selon l’Évangile. Réunis en petite équipe de 7 ou 8 personnes, ils se retrouvent plus ou moins toutes les trois semaines pour partager ce qu’ils ont vécu durant le temps écoulé depuis la dernière réunion. Ce temps de partage n’est pas un déballage de son agenda, mais c’est le fruit d’une relecture personnelle : qu’est-ce qui a donné du goût à ma vie ? Quelle lumière ai-je reçue ? Qu’est-ce qui m’a mis le coeur en joie ? Ou au contraire, les moments de doute, de crise, où j’ai bien du mal, tout seul, à retrouver le fil rouge de ma vie. L’équipe peut être d’une grande aide dans les moments difficiles. Selon une pédagogie qui lui est spécifique, la CVX m’apprend à relire ma vie et à faire des choix.

Entrer en CVX est un acte de foi, d’humilité et de confiance énorme. Humilité, parce que je partage des choses très personnelles en vérité. L’enjeu est de pouvoir devenir de plus en plus soi-même devant les équipiers. Confiance en soi et dans les autres. En soi, parce que je crois que j’ai quelque chose d’unique à apporter aux autres, que ma parole a du poids, de la valeur, même si je partage des choses toutes simples. Dans les autres, parce que je crois que les autres peuvent m’écouter sans me juger et sans me donner des conseils. Je crois que mes équipiers me sont donnés pour m’aider à trouver et, ensuite, à rester fidèle au fil rouge de ma vie. Foi, parce que je crois que Dieu se dit et se révèle à moi à travers la parole de mes équipiers et aux autres à travers ma parole. En équipe, nous écrivons un cinquième Évangile. À travers nos partages, nous nous partageons les uns aux autres comment Jésus est à l’oeuvre aujourd’hui.

À côté de la CVX, et parmi d’autres lieux, les Semaines de prière accompagnée (SEPAC) introduisent à la manière ignatienne de prier l’Écriture. Pour un groupe désireux de prendre une décision, ESDAC (Exercices spirituels pour un discernement apostolique communautaire) aide à relire son histoire comme groupe, à repérer le fil rouge commun et à prendre une décision pour la vie de ce groupe.

Propos recueillis par Guy Schuller, président de la CVX Luxembourg

25 septembre 2010