L’héritage ignatien : une manière de procéder - Puiser dans cette spiritualité pour vivre aujourd’hui ! (texte)

Cette conférence a été donnée le 6 mars 2014 à l’occasion du 450e anniversaire des communautés laïques ignatiennes et du 40e anniversaire de la CVX (Communauté Vie Chrétienne) au Luxembourg. Les organisateurs en étaient : la CVX, la Communauté des pères jésuites, ErwuesseBildung. VIDEO de la conférence

Pierre Emonet sj présente une vision actuelle de la spiritualité ignatienne. Il tente de faire comprendre en quoi consiste l’originalité d’Ignace de Loyola et ce qu’il a légué aux jésuites et à l’Église, notamment aux laïcs. Il montre que la « manière de procéder » ignatienne s’inscrit dans la relation à l’entourage, au monde, à l’histoire et ouvre à une nouvelle manière de prier : trouver Dieu en toutes choses.

Pierre Emonet, jésuite depuis 1976, est rédacteur en chef de la revue « Choisir ». Ancien supérieur provincial des jésuites de Suisse, il vient de publier « Ignace de Loyola. Légende et réalité » (Ed. Lessius, Namur 2013, 152 p.).

À sa mort, le 31 juillet 1556, Ignace de Loyola laissait une Compagnie florissante : 1000 jésuites ré-partis en 13 Provinces, plus d’une centaine de maisons et de collèges, des Constitutions qui constituent un modèle du genre, une imposante correspondance d’environ 7000 lettres adressées à toutes sortes de destinataires aux quatre coins du monde, une série d’instructions dont le réalisme, la sa-gesse et la stratégie forcent l’admiration, et, plus connu encore, le livret des Exercices, que le savant protestant Heinrich Boehmer traitait de « livre fatidique de l’humanité » et au sujet duquel l’historien allemand René Füllop-Miller écrivait « Il n’existe pas d’autre ouvrage dans la littérature catholique dont la portée historique puisse être comparée à celle de ce petit livre de Loyola. » [1]

Pour impressionnant et admirable qu’il soit, ce bilan ne constitue pas l’essentiel de ce qu’Ignace de Loyola a légué à la Compagnie de Jésus. Il ne lui a pas non plus légué un héritage théologique ou philosophique spécifique. Les jésuites n’ont jamais professé une doctrine théologique unique, même si, à certaines époques, nombre d’entre eux ont défendu les positions scolastiques.

Par contre, on retrouve d’une façon générale chez les jésuites un style ou une manière de faire qui caractérise certainement la Compagnie. Ignace s’y référait régulièrement en renvoyant ses compagnons à ce qu’il appelait « Notre manière de procéder, Nuestro modo de proceder ». De quoi s’agit-il ? Une manière originale de concevoir la vie spirituelle, l’apostolat, la mission de la Compagnie. L’expression se retrouve fréquemment sous la plume d’Ignace (17 fois dans les Constitutions et très souvent dans sa correspondance), qui l’emploie pour désigner l’Institut de la Compagnie. « Notre Père Ignace avait coutume de dire, non ‘l’esprit de la Compagnie’ mais ‘la manière de la Compagnie’. » [2] Elle exprime la spécificité de la conception du chemin ignatien. Dans une conférence aux jésuites de Coimbra, Jérôme Nadal, qui est peut-être celui qui a le mieux formulé la spiritualité d’Ignace, dit : « Dieu a inspiré Maître Ignace en lui communiquant une grâce (et à nous à travers lui) que nous suivons et sur laquelle nous nous réglons : c’est notre manière particulière d’agir par la-quelle nous nous distinguons des autres religieux. » [3]

À la racine, il y a l’expérience d’Ignace. Au cours de sa conversion, à Manresa, Ignace découvre expérimentalement ce que l’on pourrait appeler la pédagogie de Dieu lorsqu’il veut conduire une personne vers sa maturité humaine et spirituelle. Dans son récit autobiographique il raconte : « En ce temps-là, Dieu se comportait avec lui de la même manière qu’un maître d’école se comporte avec un enfant : il l’enseignait. » [4] Cet enseignement, il ne le recevait pas comme une leçon magistrale tombée du ciel, mais à travers l’attention qu’il portait à ce qu’il vivait, il le découvrait en lui-même.

De son expérience, Ignace va déduire une série de principes méthodologiques et pédagogiques qui vont caractériser sa propre manière de procéder lorsqu’il s’agira d’aider des hommes et des femmes à trouver leur chemin, à mettre de l’ordre dans leur vie, c’est-à-dire à devenir libres et responsables de leur vie.

Une expérience fondatrice

Un événement majeur a particulièrement marqué le nouveau converti, une sorte d’illumination qui l’a saisi et bouleversé au cours d’une promenade sur les bords du Cardoner, une rivière des environs de Manresa. Il en parle à la troisième personne :

« Les yeux de son entendement commencèrent à s’ouvrir. Non pas qu’il vit quelque vision, mais il comprit et connut de nombreuses choses, aussi bien des choses spirituelles que des choses concernant la foi et les lettres, et cela avec une illumination si grande que toutes ces choses lui paraissaient nouvelles. » [5]

Dans une sorte de vision synthétique [6], il a saisi l’unité qui lie l’ensemble des mystères de la foi, les réalités du monde et l’histoire. Jérôme Nadal écrit : « Les yeux intérieurs de son entendement s’ouvrirent avec une lumière si intense et si abondante, qu’il eut l’intelligence et la connaissance des mystères de la foi et des choses spirituelles et même de ce qui concerne les sciences ; au point qu’il lui semblait qu’il percevait la vérité de toutes les choses d’une façon nouvelle (…) comme s’il avait vu la cause et l’origine de toutes choses. » [7] Pour Lainez, un autre de ses proches, Ignace « commença à porter sur toutes choses un regard nouveau ». [8] Comme l’a fort bien formulé un historien, cette vision lui a donné une « sagesse architectonique ». [9]

En quoi consistait la nouveauté de ce regard ?

Comprenant que Dieu est le créateur de la nature comme l’auteur de la grâce, Ignace ne pourra désormais plus séparer les deux ordres. En saisissant dans un même mouvement les réalités spirituelles et profanes, aussi bien des choses spirituelles que des choses concernant la foi et les lettres, il abolit le clivage entre le monde d’en-bas, celui des hommes, et le monde d’en-haut, celui de Dieu, entre le sacré et le profane, entre l’ordre de la grâce et celui de la nature. Ignace, qui ne fait pas de la théologie mais qui vit une expérience mystique structurante, saisit que toute réalité, toute situation, toute rencontre, toute circonstance peut être le lieu de la présence de Dieu. Cette intuition agira désormais comme un principe et fondement de toutes ses démarches, qu’il s’agisse de structurer la Compagnie ou d’accompagner des personnes vers leur croissance spirituelle et humaine, en les aidant à se libérer des superstructures génétiques, sociales, religieuses, morales, qui les réduisent à n’être que des androïdes bien programmés.

Á une époque où la société changeait de paradigme, passant d’une conception médiévale, illustrée par la scolastique, au modèle inspiré par la Renaissance, Ignace propose, non pas théoriquement mais par sa pratique, une nouvelle synthèse anthropologique et théologique en affirmant l’unité entre la dimension humaine et chrétienne de la personne. L’homme accède ainsi au statut de sujet responsable, autonome, libre et maître de ses décisions, capable de trouver la volonté de Dieu inscrite en lui et non pas quelque part dans les nuages, au-dessus de lui.

D’une façon générale, cette « manière de procéder » exige deux attitudes de base : la capacité de porter un regard positif sur les réalités terrestres et une grande mobilité spirituelle et intellectuelle.

Première attitude : un regard positif

Puisque Dieu est créateur, qu’il est présent et actif en toute sa création, et que tout « descend d’en haut » [10], Ignace aborde de manière positive et bienveillante toute réalité terrestre. Parce qu’il est capable de trouver Dieu en toute chose, il ne fuit pas le monde comme les Pères du désert ou les moines. Il porte un regard contemplatif sur le monde de son temps. Pour lui, toute situation, toute circonstance, peut être le lieu de son service et de son adoration. Karl Rahner parle d’une « mystique de sympathie pour le monde » (Mystik der Weltfreudigkeit). Teilhard de Chardin est un bon exemple de la manière ignatienne de regarder le monde.

Pour Ignace, le monde n’est pas simplement la création permanente de Dieu, il est aussi le lieu de l’Incarnation. Dans les Exercices, lorsqu’il propose de contempler le mystère de l’Incarnation, il invite le retraitant à voir comment Dieu se penche avec amour et compassion sur le monde concret de son époque, qui est le monde du siècle d’or espagnol, pour s’y incarner . [11] Le regard qu’Ignace porte sur le monde de son temps, est essentiellement christologique : le monde est le lieu où le Christ, qui n’a pas terminé sa mission est encore actif pour le salut de l’humanité, et invite chacun à le rejoindre pour travailler avec lui (L’Appel du Roi temporel, Exercices 91 sv.).

Deuxième attitude : la mobilité

Ignace n’est tout de même pas un Don Quichotte de la vie spirituelle. Il n’est pas idéaliste naïf. Même si à ses yeux toute réalité, toute circonstance peut être le lieu de la rencontre avec Dieu, il sait bien que l’homme peut se perdre dans l’épaisseur des choses et en rester prisonnier. S’il ne maîtrise pas ses pulsions, s’il se laisse dominer par ce qu’il appelle ses « affections désordonnées », il ne trouvera pas Dieu en toute circonstance, mais, comme Narcisse, il n’aura devant lui qu’un reflet de lui-même. D’où l’importance de s’affranchir de tout schéma a priori, des dogmatismes en tous genres, des idées préconçues, afin de se maintenir libre et mobile, prêt à s’engager là où il comprendra que Dieu l’appelle. C’est la fameuse « indifférence » ignatienne, que je préfère nommer « liberté de mouve-ment ».
Cette « indifférence » ou liberté de mouvement qu’Ignace revendique ne saurait être confondue avec l’ataraxie de certaines spiritualités asiatiques, car, pour Ignace, il s’agit moins de tuer le désir que de le réorienter vers le service de Dieu. Elle n’a rien à voir avec une certaine forme de relativisme. Ignace est conscient qu’il a devant lui des personnes qui ont un destin transcendant. C’est parce qu’il est animé par une foi et une Weltanschauung inspirée par l’Évangile qu’il veut « aider les âmes ».

Cinq temps ou étapes

Posons-nous maintenant la question pratique : comment pouvons-nous mettre en œuvre cette manière ignatienne de procéder lorsque nous devons prendre des décisions, accompagner d’autres personnes, ou mettre de l’ordre dans notre vie.
Je distinguerais cinq étapes ou passages obligés :

1) L’attention à l’histoire
2) Expérimenter ou sentir et goûter intérieurement
3) Vérifier en confrontant l’esprit à la lettre
4) Décider
5) Évaluer et remettre en question

1. L’attention portée à l’histoire.

Dans les Exercices, au début de chaque oraison, Ignace recommande au retraitant de se « rappeler l’histoire » qu’il va contempler. Cette attention à l’histoire est une des traits de son réalisme. Qui prétend progresser dans sa vie spirituelle ou aider d’autres personnes à faire un pas vers la liberté et l’autonomie, doit commencer par connaître la réalité de la vie d’une personne et en tenir compte : d’où vient-elle, que vit-elle, quel est son contexte de vie, quels sont les conditionnements qui pèsent sur ses décisions, les expériences qui influent sur son imaginaire, en un mot, partir de son histoire. Ce qui exige de la part de la personne qui s’adresse à une autre une bonne dose de souplesse, une grande liberté intérieure et la capacité d’opérer un déplacement. Celui qui prétend savoir d’avance ce qui convient à son interlocuteur, est un aveugle qui conduit un autre aveugle.

Cette attention à l’histoire n’est pas simplement le fruit d’une analyse psychosociologique, mais elle est aussi une attitude spirituelle, une prise en compte de l’Incarnation dans la réalité corporelle la plus concrète et quotidienne. Une expression de saint Pierre Favre est éclairante : « L’humilité infinie » du Christ le rend présent à toute situation et circonstance : la vie de l’Église, les tâches quotidiennes, les rencontres les plus simples, les événements tout est le lieu d’une Présence active et bienfaisante du Christ qui ne cesse de se donner corporellement.

« En somme, ne pas tenir compte de tout ce qui se fait corporellement, c’est méconnaître aussi l’humanité divine, apparue dans l’Incarnation justement pour que notre salut s’accomplisse tout entier humainement grâce au Christ, Dieu et homme, qui jugera les vivants et les morts, qui examinera comment chacun s’est conduit dans son corps, revenant alors avec cette humanité dans laquelle on l’a vu s’élever au ciel, selon la parole : ‘Il viendra de la manière dont vous l’avez vu monter au ciel’. […] Ayant un Dieu homme, nous l’honorons comme notre Dieu, et nous devons aussi le servir non seulement spirituellement comme Esprit, mais corporellement comme notre Seigneur incarné, homme semblable à nous par la nature dans laquelle il a d’abord souffert et dans laquelle il règne maintenant, as-sis à la droite de Dieu le Père tout-puissant. » [12]

Cette attention à l’histoire exclue toute étroitesse dogmatique et suppose une pensée capable d’évoluer.

2. Expérimenter ou goûter intérieurement

Dans les Exercices Ignace rappelle qu’il est important que le retraitant réfléchisse et « sente » par lui-même les choses « car ce n’est pas d’en savoir beaucoup qui rassasie et satisfait l’âme, mais de sentir et de goûter les choses intérieurement. » [13] Il ne s’adresse pas à la seule rationalité d’une personne, en lui servant leçons et explications. Les leçons de catéchisme, les dogmes, les développements théologiques peuvent éclairer, ils n’emportent pas nécessairement l’adhésion d’une personne. Mieux vaut l’inviter à découvrir en elle-même et par elle-même la volonté de Dieu, en la rendant attentive aux divers mouvements constructifs ou destructifs qui l’agitent intérieurement. Le chemin qu’elle cherche se trouve en elle, sa découverte est le fruit d’un « discernement spirituel », il ne doit pas être parachuté de l’extérieur.

Ici encore saint Pierre Favre a bien formulé l’originalité de la démarche :

« Un autre jour, après avoir rendu visite à maître Pierre de Gueldre (Canisius) qui faisait sa re-traite selon les Exercices, je vis plus clairement que jamais, à certains signes d’une grande évidence, à quel point il était important pour le discernement des esprits de voir si nous étions attentifs à des idées et à des réflexions ou bien à l’esprit même, qui se montre à travers des désirs, des motions, de l’ardeur ou de l’abattement, de la tranquillité ou de l’inquiétude, de la joie ou de la tristesse, et d’autres mouvements spirituels analogues. Car c’est d’après ces motions, bien plus facilement que d’après les pensées mêmes, que l’on peut porter un jugement sur l’âme et sur ses hôtes. »  [14]

L’habitude du discerner, c’est-à-dire de se guider d’après les mouvements intérieurs qui agitent une âme exorcise toute tentation de cléricalisme. On ne dirige pas une personne qui cherche sa voie, on l’accompagne avec beaucoup de respect. Il faudrait relire ici les conseils que donne Ignace à celui – ou celle – qui accompagne un retraitant dans l’expérience des Exercices (Exercices, No 15-17).

3. Vérifier en confrontant l’esprit à la lettre

Reste le risque d’être victime d’un subjectivisme de mauvais aloi ou d’un relativisme pernicieux. D’où l’importance de confronter son expérience personnelle à la réalité, qui est toujours sociale, c’est-à-dire à la communauté, ou l’Église dans son sens le plus large mais aussi le plus concret, qu’Ignace désignait avec l’expression « l’Église hiérarchique ». Ignace avait commencé par s’en aller « seul et à pied ». Bientôt, il a éprouvé le besoin de réunir des compagnons pour discerner ensemble les besoins de la société contemporaine. Ne doutant pas de ses intuitions, persuadé qu’il pouvait faire l’expérience de Dieu sans intermédiaire, il a tout de même toujours pris soin de vérifier l’esprit qui l’animait à la lettre de l’institution ecclésiale, même lorsque cette dernière lui faisait de mauvais procès. Il faut ici se souvenir de ses « Règles pour sentir avec ou dans l’Église », même si, aujourd’hui, elles ne sauraient être prises à la lettre comme des recettes infaillibles.

4. Décider ou faire

Au terme des Exercices, au moment d’introduire le retraitant dans une oraison mystique, Ignace lui rappelle que « L’amour doit se mettre dans les actes plus que dans le paroles » et que « L’amour consiste en un échange réciproque. » [15] Il ne suffit pas de voir claire, il faut passer à l’action. Il est intéressant de remarquer que, la plupart du temps, là où on attendrait qu’Ignace parle d’amour, il utilise le mot « faire ». Qu’un seul exemple suffise. Lorsque dans les Exercices il invite le retraitant à se placer devant le Christ en croix, il ne lui demande pas de se poser la question : comment ai-je aimé le Christ en retour, mais « ce que j’ai fait pour le Christ, ce que je fais pour le Christ, ce que je dois faire pour le Christ. » Existentialiste avant la lettre, Ignace estime que l’homme se réalise dans l’action.

5. Évaluer ou remettre en question.

Une des pratiques essentielles d’Ignace est ce qu’il appelle « l’examen » c’est-à-dire l’habitude de faire régulièrement le point pour vérifier s’il tient toujours le cap et si son action se déroule en conformité avec la décision prise. Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que je vais faire ? Il s’agit de tirer des leçons de ce qui a été vécu, pour pouvoir continuer sur la même lancée ou entreprendre du nouveau. Cette continuelle remise en question lui permet, le cas échéant, de ré-orienter son action et de s’ouvrir à de nouvelles expériences. Une pratique incontournable pour qui ne veut pas se contenter de répéter des vieux schémas, et rester prisonnier de structures ou de méthodes qui ne répondent plus aux besoins du monde contemporain.

Un mot caractérise cette tension constitutive de la spiritualité ignatienne : davantage, más ou magis. Faire un pas de plus, aller plus loin, avancer, ne pas se contenter de l’acquit. Il y a là un dynamisme qui est comme la marque de la Compagnie, et qui ne lui a pas toujours valu des amitiés, bien au contraire. Un jésuite se situe toujours aux frontières, c’est-à-dire au point où cesse le conformisme et où commence la mission.

UNE MANIERE ORIGINALE DE PRIER

Cette manière de procéder, qui permet de trouver et servir Dieu en toutes choses a une incidence sur la vie spirituelle, particulièrement utile pour des laïcs. Elle implique une manière particulière de concevoir l’oraison et de prier que j’appellerais volontiers la prière des gens qui ne disposent pas de beaucoup de temps pour prier.

Comment Ignace concevait la prière.

Une anecdote est révélatrice de la manière dont Ignace concevait la prière. Le 12 novembre 1554, recevant le Père Nadal qui venait lui faire un rapport sur sa mission de Visiteur en Espagne et au Portugal, Ignace entre dans une colère noire. Que reprochait-il à son homme de confiance ? Le Père Nadal avait seulement concédé aux jeunes jésuites de Coimbra de faire une demi-heure de plus d’oraison. Pour Ignace quelque chose d’essentiel était en jeu, qui touchait à la conception même qu’Ignace se faisait de la vie spirituelle.

De son expérience Ignace a retenu une leçon : le temps consacré à la prière est moins décisif que l’attitude du cœur de celui qui prétend faire oraison. Pour lui, la prière n’est jamais une fin en soi. Elle est un moyen d’union à Dieu. L’essentiel est d’être un instrument efficace entre les mains du Seigneur et la première qualité que l’on attend de cet instrument c’est la docilité, ou la souplesse, en vue du service. Aussi donne-t-il priorité à la liberté qui permet de rejoindre Dieu à tout moment plu-tôt qu’aux pratiques de piété. Comme il a sacrifié les caractéristiques de la vie religieuse de l’époque, l’habit, la clôture et le chœur, au bénéfice de la mobilité apostolique, Ignace relativise l’aspect maté-riel du temps passé à prier, pour mettre l’accent sur la disponibilité du cœur. La pureté d’intention avec laquelle on accomplit sa tâche et le don total de soi à sa mission ou à son « devoir d’état » sont moins suspects à ses yeux que les longues oraisons de certains entêtés.

Plus qu’un exercice, la prière est, pour Ignace, une manière de vivre. Fin connaisseur de la vie spirituelle d’Ignace, Nadal a bien perçu l’originalité de cette manière de prier. Dans ses notes pour l’Examen il écrit : « C’est par une grâce privilégiée que le Père Ignace a conçu ce style de prière. Il sentait et contemplait la présence de Dieu en toutes choses. Contemplatif dans l’action, il saisissait la dimension spirituelle de toutes ses actions et de toutes ses rencontres. Ce qui lui faisait dire : il faut trouver Dieu en toutes choses . » [16]

Maintes fois Ignace aura l’occasion de s’expliquer à ce sujet. Il le fera même vigoureusement lorsqu’il pourra craindre avec raison que ses compagnons négligent leur « travail » pour s’adonner à la prière.

Quelques témoignages

• Aux jeunes séminaristes de Coimbra, il écrit, le 7 mai 1547 : la première manière de servir le prochain, pour la gloire et l’honneur de Dieu, sont vos études : « Je sais que l’étude ne vous laisse pas beaucoup de temps pour faire de longues oraisons, mais ce temps peut être compensé par les désirs de celui qui fait de toutes ses actions une prière continuelle en les entreprenant dans l’unique pensée du service de Dieu . » [17]

• Au recteur du même collège, le Père Urbano Fernandez, qui lui demandait combien de temps les séminaristes devaient consacrer à l’oraison, il fait répondre par son secrétaire Polanco : « Quant à l’oraison et à la méditation, (…) je remarque qu’il [Ignace] préfère que l’on essaye de trouver Dieu en toutes choses, plutôt que de lui consacrer beaucoup de temps à le prier . » [18] Une autre lettre datée du même jour à un correspondant qui lui demandait des enseignements sur la matière de l’oraison justifie ces instructions : « Ils peuvent s’exercer à chercher la présence de notre Seigneur en toutes choses, par exemple en conversant avec quelqu’un, en allant et venant, en voyant, en goûtant, en écoutant, en pensant, finalement en toutes nos actions, puisqu’il est vrai que sa divine Majesté est en toutes choses par sa présence, sa puissance et son essence. Cette manière de méditer, qui consiste à trouver Dieu en toutes choses, est plus facile que de s’élever aux choses divines plus abstraites, en prenant beaucoup de peine pour s’y rendre présent. Cet excellent exercice nous disposera à de grandes visites du Seigneur, même au cours d’une brève oraison. En outre on peut aussi s’exercer à offrir souvent à Dieu notre Seigneur les études et les fatigues qu’elles coûtent, en se souvenant que c’est pour son amour qu’on s’y adonne, en met-tant de côté ses goûts, dans le but de servir en quelque chose sa Majesté en aidant les âmes aux-quelles sa mort donna la vie . » [19]

• Mêmes propos à un Père formé, Emmanuel Goudinho, procureur du collège de Coimbra, qui gémissait sous le poids des soucis matériels. Craignant que les tâches d’administration temporelle qui l’accablaient ne mettent sa vocation en péril, il demandait à en être déchargé. Ignace ne nie pas qu’une telle responsabilité ne soit une source de distractions et puisse handicaper l’oraison. Pourtant, il ne voit pas là un motif suffisant pour renoncer à la charge confiée, car la prière reste possible. Les distractions elles-mêmes peuvent parfois être plus agréables à Dieu que le recueillement et la contemplation. « Avoir la charge des choses temporelles peut bien, d’une certaine façon, apparaître comme une occupation qui distrait, et l’être effectivement, mais je ne doute pas que la sainteté de l’intention qui dirige tout ce que vous faites vers la gloire de Dieu ne le rende spirituel et très agréable à son infinie bonté. » [20]

• Dans une lettre envoyée des Indes, le Père Nicolas Berzé avait fait état du climat particulière-ment éprouvant qui, ajouté à la fatigue du ministère, rendait l’oraison difficile. En date du 24 décembre 1553 Ignace lui fait cette réponse délicieuse de bon sens et d’humanité : « Si le climat de là-bas rend la méditation plus difficile qu’ici, il y aura d’autant moins de raisons de prolonger l’oraison qu’ici. Il est possible d’élever son esprit vers Dieu, au milieu des activités et des études ; du moment que l’on transforme tout en service de Dieu, tout devient prière . » [21]

Cet enseignement, inlassablement répété, faisait dire à ses compagnons qu’Ignace « ne voulait pas que les membres de la Compagnie trouvent Dieu uniquement dans la prière, mais en toutes leurs activités, et que celles-ci deviennent prière . » [22]

Ignace l’avait suggéré de façon plus pointue en réfutant les thèses excessives du Père Onfroy, qui estimait qu’on ne priait jamais assez dans la Compagnie. « Il [Onfroy] ferait bien de considérer que Dieu ne se sert pas seulement de l’homme quand celui-ci prie ; autrement les oraisons de moins de 24 heures par jour seraient bien courtes, puisque tout homme doit se donner à Dieu aussi totalement que possible. Mais il est des moments où Dieu est servi par d’autres choses plus que par la prière . » [23]

L’originalité de cette conception de la prière permet de surmonter une bonne fois pour toutes l’écartèlement entre une activité, éprouvée comme dissipante et dangereuse, et des moments d’oraison, vécus comme un retour au cœur, pour y puiser une sorte d’antidote. Pour lui, l’action elle-même est oraison, dans la mesure où elle est le lieu de la rencontre avec Dieu. Elle est donc fortifiante, et nullement débilitante. Grâce à elle l’apôtre peut progresser spirituellement et le travail apostolique de-vient partie intégrante de l’oraison. Ignace écrivait au Père Barthélémy Hernandez, recteur du collège de Salamanque : « Lorsque l’étude est ordonnée au seul service de Dieu, c’est de la dévotion, et de la meilleure . » [24] Et l’on sait que par « dévotion » il entendait la facilité à trouver Dieu . [25]

Engagement et oraison ne sont pas deux réalités opposées, qui alternent et s’équilibrent, mais bien une seule et même grâce, liée à une situation concrète, qui investit l’homme, et le rend capable de rencontrer Dieu dans ses diverses activités. Dans une lettre à François de Borgia, fin 1545, Ignace écrit : « Nous savons qu’à tous ceux qui aiment totalement le Seigneur, tout les aide et leur sert à mériter davantage, à s’attacher et à s’unir davantage avec une plus intense charité à leur Créateur et Seigneur . » [26]

Nadal parle de la circularité de la prière et de l’action : « Notre perfection progresse de façon circulaire : en visant la perfection de l’oraison et des exercices spirituels, on aide le prochain, puis, avec cela, on acquiert plus de perfection dans l’oraison pour aider davantage le prochain . » [27]

Dans les Exercices, dans la Contemplation pour obtenir l’amour, Ignace enseigne à porter un regard contemplatif sur tout ce qui fait notre propre vie et ses circonstances. Tout est don de Dieu ; Dieu est continuellement actif en tout ; il habite en tout ; tout ce qui existe porte en quelque sorte les traits de Dieu, comme le rayon de soleil est quelque chose du soleil et le ruisseau est quelque chose de la source.

Un exercice incontournable

Qui rejoint le monde des créatures à partir de Dieu se trouve vite confronté à la complexité des situations. Comme dans le champ de la parabole, où le blé et l’ivraie poussent ensemble (Mt. 13,24), le bien et le mal y sont inextricablement entremêlés. D’où la nécessité d’un discernement qui se concrétise dans une pratique caractéristique : L’examen ou la prière d’Alliance.

La prière apostolique prend dès lors une forme particulière à laquelle Ignace attache la plus haute importance. Il s’agit d’un exercice de prise de conscience, pour vérifier le chemin parcouru et prévoir celui à venir. Moment de recueillement, pour maintenir son action dans la mouvance de l’Esprit. Ignace appelle cela faire examen (aujourd’hui on parle volontiers de « Prière d’Alliance ». Il donne à cette forme d’oraison la première place avant toute autre. Il l’exige de tout le monde, et n’en dispense jamais les scolastiques auxquels il interdit pourtant les longues prières, ni les pères malades, fatigués ou surchargés. Pour lui, l’examen représente une forme idéale de la prière, dans la mesure où il vérifie constamment l’instrumentalité d’une action ou d’un comportement, sa mobilité ou sa disponibilité.

D’un instrument on attend qu’il soit docile pour le service auquel on le destine. C’est là une condition posée comme principe et fondement de toute action apostolique. Se rendre indifférent à toutes les choses créées, se garder libre pour choisir uniquement ce qui permet un meilleur service. Nécessité donc d’une vigilance continuelle. Ce qu’Ignace appelle la pureté d’intention. « Les nôtres seront des instruments d’autant plus efficaces pour l’édification du prochain qu’ils seront meilleurs intérieurement. Ainsi, que chacun rectifie son intention, de manière à rechercher non pas son propre avantage, mais celui de Jésus-Christ ; et qu’il éveille en lui-même de grands désirs et la résolution d’être un vrai et fidèle serviteur de Dieu et d’être prêt à rendre compte de lui-même en toutes choses qui lui seront confiées . » [28] Cette rectitude de l’intention rend possible l’identification entre la volonté propre et celle de Dieu. Ce qui est alors entrepris devient œuvre de Dieu.

Une telle prière ne s’improvise pas.

Elle est l’aboutissement d’un long apprentissage, qui s’inscrit à l’intérieur d’une vie spirituelle bien conduite. Avant d’accéder à la Contemplation pour obtenir l’amour, et d’être capable de trouver Dieu en toutes choses, il faut avoir parcouru tout l’itinéraire des Exercices : indifférence, conversion, décision pour le Christ, acceptation de marcher avec lui jusqu’à la croix.

L’effort pour se rendre libre, l’attention à garder son intention pure, pour être capable de rencontrer Dieu en toutes créatures, sans se perdre dans l’épaisseur des choses créées, tout cela suppose une lutte continuelle pour sortir de soi-même. Ignace le rappelle à l’exercitant au moment où celui-ci envisage de réformer sa propre vie : « chacun doit penser qu’il progressera d’autant plus en toutes choses spirituelles qu’il sortira de son amour, de son vouloir et de ses intérêts propres . » [29]

La disponibilité requise par la prière apostolique la place sous le signe de l’abnégation et de la croix. Aussi n’est-ce pas un hasard si Ignace identifie facilement oraison et mortification. Le fidèle chroniqueur du Mémorial, le Père Gonçalves da Camara, raconte : « Quand le père parle de l’oraison, il paraît toujours présupposer que les passions sont bien domptées et mortifiées, et c’est de cela qu’il fait grande estime. Je me souviens qu’un jour, comme je lui parlais d’un bon religieux, qu’il connaissait, lui disant que c’était un homme de grande oraison, le Père corrigea et dit : C’est un homme de grande mortification. » Ignace avait expliqué au même compagnon que « sur cent hommes qui pouvaient s’adonner à de longues oraisons et à de longues pénitences, la plupart tombaient d’ordinaire dans de grands inconvénients, surtout la dureté d’entendement. » Et le confident de commenter : « Aussi le Père entendait-il tout fonder sur la mortification et l’abnégation de la volonté. » Ce qui lui faisait encore dire « qu’un homme véritablement mortifié aura assez d’un quart d’heure pour s’unir à Dieu dans l’oraison . » [30]

Des moments d’oraison

Qui veut être capable de trouver Dieu en toutes choses doit s’y entraîner. C’est ici que des moments consacrés à « faire oraison » ou à « méditer » se justifient. Plus ou moins longs selon les cas et les situations, ces temps de recueillement sont nécessaires pour écouter la Parole, nourrir sa foi et maintenir vif le dynamisme spirituel requis par la pureté d’intention, la liberté et le discernement. Ignace le rappelle explicitement dans une Instruction à des Pères envoyés en mission : « Pour se défendre aussi de tout mal et pour atteindre une vertu dont le haut niveau permettra d’attirer les autres plus efficacement, il sera utile de se réserver chaque jour quelques instants pour examiner sa conscience, prier et recevoir les sacrements . » [31]

Ce que cela pouvait donner dans la pratique, les chroniques du temps nous le laissent deviner. Répondant à des questions posées sur le fondateur, Olivier Manare écrit : « Il [Ignace] disait qu’il ne nous fallait rien entreprendre d’important, sans d’abord se tourner vers Dieu, et, par un bref moment de recueillement, demander conseil à Dieu, comme à un père plein de bonté et de sagesse, mettant en lui toute notre confiance ; ensuite, et après avoir écouté ce que Dieu nous dit, il faut faire ce qu’il nous enseigne. Et de citer un exemple : Comme un de nos Pères, dont je ne me souviens plus du nom, se plaignait auprès de lui [Ignace] d’être trop souvent distrait et de ne pouvoir se recueillir intérieurement pour s’unir à Dieu, à cause des nombreux appels des gens de l’extérieur, qui le demandaient à la porte, il lui répondit : Tu dois recevoir avec beaucoup de charité les personnes qui s’adressent à toi pour te demander de l’aide ou des consolations spirituelles ; mais après que l’on t’a appelé, ou en allant, commence par faire une prière jaculatoire pour demander à Dieu qu’il veuille bien aider cette personne par ton ministère. Ensuite, concentre toutes tes pensées et tes paroles à aider spirituellement celui qui est venu. Ainsi tu ne seras plus distrait inutilement, mais tu progresseras. Et si tu as l’impression que tu n’es pas aussi uni à Dieu qu’auparavant, lorsque tu étais dans le recueillement, ne t’en fais pas, parce que cette distraction acceptée pour la gloire de Dieu ne sera pas à ton détriment . » [32]

Une prière d’Ignace résume et concentre en une belle formule tout ce que j’ai essayé de vous dire. Celui ou celle qui est capable de la dire en toute vérité a parfaitement intégré l’enseignement d’Ignace sur la prière.

Prenez, Seigneur
et recevez toute ma liberté,
ma mémoire, mon intelligence
et toute ma volonté,
tout ce que j’ai
et tout ce que je possède.
Vous me l’avez donné ;
à Vous, Seigneur, je le rends.
Tout est à vous,
disposez-en selon votre entière volonté.
donnez-moi votre amour et votre grâce,
cela me suffit.

Pierre Emonet SJ

[1Les jésuites et le secret de leur puissance, t., 1, Plon, 1933, p. 28

[2Mon. Paed., II, 131. Cité par Arrupe in AR XVIII, 1979, 730, De modo nostro procedendi.

[3Nadal, Pláticas de Coimbra, 55, n.24.

[4Ignace de Loyola, Écrits, Récit, n. 27

[5Ibid., n. 30.

[6Le mot est de de Leturia.

[7MHSI, Fontes Narrativi, II, 239-240.

[8Lettre du 16 juin 1547, Fontes Narrativi, I, 81.

[9cf. Sacchini, Proemium zur Historia Soc. Jesu, Köln, 1621, 2.

[10Exercices, 234-237.

[11Id., n. 101-108.

[12Mémorial, 291.

[13Exercices, 2.

[14Mémorial, 300.

[15Exercices, 230-231.

[16Nadal, IV, 651

[17Id., p. 700.

[18Id., p. 783.

[19Id., p. 786

[20Id., p. 809.

[21Monumenta Ignatiana, I, I, VI, 91.

[22Fontes Narrativi de Sancto Ignatio de Loyola, II, 419.

[23Écrits, p. 756.

[24Écrits, p. 887.

[25Récit, n. 99.

[26Écrits, p. 682.

[27Nadal, Pláticas de Coimbra, 75-76, n. 14.

[28Instruction aux Jésuites en route pour Prague, MI, I, X, 689-697.

[29Exercices, 189.

[30Gonçalves da Camara, Mémorial, nn. 195-196.

[31Écrits, p. 820.

[32Fontes Narrativi, III, 430-431.

Pierre EMONET sj -

Pierre Emonet, jésuite depuis 1976, est rédacteur en chef de la revue « Choisir ». Ancien supérieur provincial des jésuites de Suisse, il vient de publier en 203 « Ignace de Loyola. Légende et réalité » (Ed. Lessius, Namur 2013, 152 p.).

13 mars 2014